Canicarao*

Centre d’accueil d’urgence de demandeurs d’asile de la région de Ragusa di Torre Canicarao

Extrait d’un journal de bord tenu en septembre 2015

(…)

08/09/2015

2 TONE

Les blancs et les noirs se mangent l’un l’autre. “ C’est moi qui ai gagné mon frère!.

Le jeu de dames est l’un des très rares loisirs pour les demandeurs d’asile de Canicarao.

Pour y jouer, une table d’école a été peinte, l’eau y ruisselle et les pions glissent, ils prennent le large …

Ils rient parce que l’un d’eux pose la main, il triche et maintenant les carrés sont tous noirs. Ma main aussi est noire, noire d’encre, parce que j’essaie de cacher le stylo dans mon pantalon. Je ne veux pas me montrer pendant que j’écris noms et histoires.

Je regarde l’échiquier et je pense au « 2 Tone » à la paix interraciale. M * aussi connaît le ska. En Gambie, il était un dj rock’n’b, rocksteady et hip hop. C’est l’une des premières choses qu’il me dit et il sourit quand j’avoue connaître un peu cette musique et je lui raconte la vidéo du groupe Assalti Frontali à l’extérieur d’un « centre de rétention » à Lampedusa. M* a débarqué à Pozzallo avant-hier ; il est fatigué mais il me pose des questions sur l’Italie, la distance avec Milan qu’il veut atteindre, le prix des cigarettes, la Juve…

Je réponds vaguement ; il est faible et désenchanté et je ne veux pas détruire les quelques espoirs laissés par le voyage.

Son frère – je découvrirai plus tard qu’il est en fait un compagnon de voyage – rit car j’ai plus d’années que lui mais je suis deux fois plus petit.

Ils sont sept nouveaux arrivants ; la police les a remis au centre sans en prévenir les animateurs. Bi * et Uc * ont dû faire des heures supplémentaires. « Nous sommes l’Etat et vous ne comptez pour rien », avaient dit les hommes en uniforme.

S * a vu un ami mourir en mer. Pendant qu’il raconte, il sourit avec une sérénité détachée, désarmante. Dans les limbes, les morts doivent avoir cette expression.

Des limbes oui, parce que dans les centres d’accueil, nul besoin de le rappeler, il n’y a rien à faire pendant des mois et l’ennui est éreintant.

“It’s boring , ils me disent. « Fucking boring » je réponds et ils rigolent parce que je comprends tout de suite.

S *, en plus d’enseigner la gymnastique, adorait peindre.

Tout ce que je peux lui offrir, c’est de dessiner avec une paire de feutres, comme des enfants de la maternelle, dans la salle de langue italienne. Je suis gêné face à lui et aux autres demandeurs d’asile.

Le soleil traverse la pluie et éclaire la pièce. Il y a un magnifique silence de paix. « Il dessine la maison qu’il a été obligé de quitter, comme celle que Ta * a construite dans le jardin du centre. Elle accueillait les épouses et les mères avec qui faire l’amour et célébrer les fêtes. Il me dit qu’il aimerait dessiner son voyage.

T. se démarque immédiatement par le calme de la parole et la façon de s’habiller. Il porte une chemise, pas l’ordinaire débardeur troué.

Il parle correctement plusieurs langues autant que de doigts sur la main, ici ce n’est pas bizarre.

Choisi à l’unanimité pour conduire la prière, il respire la profondeur de ceux qui ont étudié et, comme tous les autres, la dignité de la douleur, d’avoir vu ce qu’on ne peut pas raconter avec des mots.

En Guinée Conakry il enseignait les sciences et les mathématiques. Ses yeux s’illuminent lorsqu’il découvre que j’étudie sciences politiques il me raconte son militantisme et sa lutte pour rendre ses concitoyens “ plus conscients…non comme ceux qui gouvernent ”.

Les mouches encerclent tout, la pluie répand l’odeur des baies qui fermentent par terre, on voudrait jouer au football mais pour le moment pas de chaussures et, pour ceux qui en ont, mieux vaut les garder pour les entretiens avec les autorités et de toute manière le sol est glissant et on risque de se faire mal.

Certains, ankylosés, avancent au ralenti, les signes irréversibles des prisons libyennes. Je finis bientôt les cigarettes que tous me demandent et fument avidement. « E * ne va pas bien » me dit B * et lui caresse la tête avec affection, comme le ferait sa maman.

La pluie crée une rivière qui descend de la cour sous la voûte de l’ancienne structure. Les réfugiés sont assis, recroquevillés, sur les bords de la toiture, l’un sur l’autre, essayant de rester hors de l’eau, beaucoup avec le téléphone en main. Immobiles, ils fixent le flux de la vie qui coule.

(2 Tone est un genre de musique britannique de la fin des années 70. Né du désir de transcender les tensions raciales à l’époque de Thatcher, ce courant musical est représenté par un échiquier).

10/09/2015

UNE BONNE JOURNÉE

Aujourd’hui c’est une bonne journée: il fait beau et un t-shirt propre a été distribué aux 7 nouveaux arrivants. Le matin, nous parvenons à nous organiser pour aller à Comiso appeler les familles. La nouvelle les fait sourire, « This is good ».

Après le déjeuner, je vois Y * qui est rentré de l’hôpital où ils ont lui enlevé l’eau qu’il avait dans l’oreille. Ça va mieux me dit-il. Son camarade s’est cassé la cheville et il faudra l’emmener aux urgences cet après-midi.

Sara, une volontaire espagnole propose d’aller cueillir des mûres. Je ne pense pas que ce soit une bonne idée et j’ai peur qu’il n’y en ait plus. Au lieu de cela, elle parvient à rassembler un bon groupe, une vingtaine de personnes qui ne supportent plus d’être reléguées dans la chambre ou dans la cour. C’est drôle parce qu’elle essaie de traduire moras en peu dans toutes les langues, même Bi*, un opérateur du centre, arrive et explique: « mora une, more plusieurs  » et me précède, » avec le a en revanche c’est amore « . « Nous allons à-more? » je lui dis. « Vous devez être prudent, car ils pourraient le prendre au sérieux … » répond-il en riant.

Un autre me demande ce que nous allons faire, « caporalato« , je réponds ironiquement. Même les garçons pensent à la même chose.

Pendant la cueillette, ils chahutent ensemble: « Aboubakar! Omar! … you must work! ».

Ll * marche dans les bras de B *, il a trouvé un grand frère.

Nous revenons vite, personne n’a oublié qu’il faut aller à Comiso, il faut être sérieux.

A l’aller Cl* nous accompagne ; lorsque nous montons dans la camionnette, les visages sont craintifs, tout le monde se montre hésitant.

Non sans mal, nous trouvons une cabine téléphonique. Appeler aussi est difficile, il faut entrer des dizaines de chiffres et on a vite fait de se tromper. Beaucoup de numéros de téléphone n’existent plus, il faut aller les chercher sur des bouts de papiers chiffonnés et désormais illisibles. Ceux des parents plus éloignés sont difficiles à se rappeler. S’ajoute la tension car il n’y a pas beaucoup de crédit, les voitures qui passent font du bruit et la vielle cabine ne fonctionne pas bien.

Il faut des dizaines de tentatives.

C’est difficile, mais parfois ça sonne dans le vide : « Désolé O*, tes parents doivent être dehors ». »

Si finalement quelqu’un répond, il faut parler le plus rapidement possible pour rester dans les 7 minutes de crédit: dire qu’on est en vie, en Italie, se faire dicter les nouveaux numéros des parents. Ils me font signe de les noter rapidement sur des feuilles qui ont probablement traversé le désert.

Y * est le plus âgé donc il appelle en premier. Il a 40 ans mais, comme tout le monde, il en paraît bien plus. Il a payé environ 600 € pour le voyage mais le gilet de sauvetage ne lui a pas été donné. Il est en colère et il veut appeler sa nièce pour qu’elle essaie de se faire rembourser l’argent. “three days in the sea, wherever you whatched there was sea ”.

Peut-être à cause des lunettes, mais c’est la copie de Guru des Gang starr. Il enseigne aux jeunes autour de lui les choses du monde, la géographie européenne, le soleil en Finlande… Ils rient parce qu’il crie. “ Comme ça ils t’entendront jusqu’en Gambie ! ” . O* est gêné et il craint de déranger les gens silencieux de la place. Y * aide les camarades à appeler, conscient des difficultés des plus faibles. Il sait que Se* écrit mal et lui épèle chiffre par chiffre, doucement. Pendant qu’il parle, il lui soulève tendrement le bonnet pour qu’il n’entrave pas le récepteur.

Après l’appel il me couvre de remerciements, il n’avait plus de nouvelles de sa famille depuis qu’il était en Libye. « Maintenant ils savent que je ne suis pas mort en mer », me dit-il. Il sourit quand il entend rire A * “speaking with your family is very nice, very very nice” il soupire.

Nous sommes assis sur le trottoir et, dans l’attente, quelqu’un révise les mots en italien. L’ongle du pied de I* est brisé ; « en Libye » affirment-ils à l’unisson. La police passe, j’ai laissé mon portefeuille avec ma carte d’identité au bureau ; heureusement ils nous laissent tranquilles. A * me fait signe de m’approcher car il ne parle que l’arabe. Il est penché sur d’une bouche d’égout et déjà je crains que sa carte téléphonique ne soit tombée. Au lieu de cela, il me montre un billet de 500 euros. Une seconde pendant laquelle on s’imagine des scénarios de film, Mais « c’est un fac similé A *! ».

Sur les visages hostiles des gens qui passent, nous lisons la peur et, en revenant, nous ne pouvons pas nous retenir de rire: un enfant de 8 ou 10 ans voit Y * et s’enfuit terrifié dans une maison appelant sa mère.

Après l’appel téléphonique, il y a de l’optimisme dans l’air, beaucoup sont capables de se distraire.

J’ai entendu M * crier dans le combiné du téléphone ; il essaie de ne pas montrer son désespoir, de retenir ses larmes. Quelque chose s’est mal passé. Peut-être des problèmes de réception ; il n’a pas entendu qui il aurait voulu ; il a peut-être entendu ce qu’il n’aurait pas voulu savoir, …

Il a disparu au bout de la rue jusqu’à ce que nous ne le voyions plus. Qui sait s’il n’atteindra jamais sa mère en Angleterre.

Tout le monde sait qu’il retrouvera le centre. En tout cas, il a emporté mon plan sur lequel il a marqué un numéro de téléphone.

(Le terme “ Caporalato ” désigne un système de recrutement illégal pour les travaux agricoles saisonniers sous-payés).

24/09/15

LA PARTITA DEL CUORE – LE MATCH DU COEUR

A mon arrivée Canicarao est désert. Ils sont tous à la mosquée avec T* qui guide la prière.

Le ciel est nuageux mais le soleil sort par intermittence, c’est une ambiance dominicale et dans l’air, il y a une atmosphère de fête.

Ils portent leur plus beau costume. Aujourd’hui il faut être élégant.

Malheureusement on ne pourra pas cuisiner et encore moins tuer le mouton, il nous fallait juste le contrôle de l’A.S.L dans la matinée !

S* me parle du Tobaski en Gambie, les buffets infinis et les journées passées en fumant avec les filles pendant les barbecues.

Après le déjeuner, nous sommes dans la cour à nous détendre, nous avons acheté du coca au discount. Avec ses inséparables écouteurs, Bu * -Radio Raheem fait le DJ et choisit les chansons assis, seule, à côté de l’amplificateur. Il joue Capleton et je lui fais signe que j’apprécie.

La célébration de l’‘Aïd me fait ressentir profondément le sentiment paradoxal et aliénant que provoque la vie au centre.

Un après-midi ensoleillé, dans la cour habituelle de toujours, avec les gens de toujours mais qui, cette fois, sourient. Des personnes provenant de toutes les parties de ton continent, de ta religion qui font la fête avec ta musique. Sans savoir ce qui est à l’extérieur, ce que l’Europe réservera. Une mélancolie absolue.

S* me demande si j’ai fini d’enregistrer les mouvements en Gambie : démasqué !

C’est un moment joyeux et déjà à 16.00 h on danse avec Bu* et Ab*, on s’entraîne pour la soirée.

Après la prière de l’après-midi, nous nous dirigeons vers le terrain de football. L * met sa main sur mon épaule et un écouteur dans mon oreille. Il me demande si je connais les « Libyan Crew » et me les fait écouter.

Pendant qu’on s’échauffe, B * court comme un possédé d’un côté à l’autre du terrain, il expulse toute la vie qu’il a dans le corps et son visage jette des éclairs. Il est simplement heureux et comme un enfant exubérant il lance des cris démoniaques .

Le match de football d’aujourd’hui voit s’affronter les hommes mariés contre les célibataires. C’est un match difficile, alors je reste comme supporter avec les secondes .

Dans l’équipe contre nous il y a des garçons mariés plus jeunes que moi, ça prend du temps de s’habituer à cette normalité.

Ensuite, une scène digne d’un film : à l’horizon pointe le classique retardataire, il entre sur le gazon et en chœur on lui demande “marié ou célibataire?”. Essoufflé, il répond “ Deux femmes » et court vers l’autre moitie du terrain. Il y en a qui comme S* ont deux enfants bien que n’étant pas marié, mais c’est un autre histoire et ce sera un autre match.

A* aussi veut jouer, c’est le plus maladroit et lourdaud de tous, mais toujours souriant et obstiné, profondément décidé à tout tenter sans ne jamais abandonner. Il était arrivé à Canicarao un jour après que les autres avaient été emmenés par la brigade mobile parce qu’il s’était perdu dans les rues de Comiso.

La nuit du 8 au 9, il l’avait passée sous la pluie. Je me rappelle encore quand je l’ai vu la première fois arriver dans l’école, seul et trempé, l’air chétif.

Long et raide, quand il tire, il ressemble à un soldat de bois mais le plus souvent il ne centre même pas le ballon. « Ramadaaan!!! Qu’est-ce que tu fais ? ».

Sur le terrain joue l’équipe nationale du monde entière.

Les dernières minutes de jeu sont enragées. Le code impose que le match termine expressément au coucher du soleil. Donc il faut chercher désespérément l’égalisation ou défendre l’avantage avant que la lumière baisse.

« Encore lumière !!! » Fa* indique à l’arbitre le coucher du soleil et relance le ballon de la porte, avec toute la force qu’il possède dans ses courts membres, ruisselant de sueur.

Score de 6 – 4 pour les mariés. T* est fou de bonheur “ Demain, vous devez chercher une femme si vous voulez gagner ” et encore “ Mariés meilleurs ”.

Le dîner est tendu. Les hôtes bengalis, qui usuellement s’accaparent des rations exagérées pour ensuite en jeter la moitié, accusent les africains de manger toujours plus qu’eux.

Tout commence d’ailleurs parce que un de leurs concitoyens obtient une autre assiette d’agneau et malheureusement c’est un noir qui distribue. La célébration de la fête du partage se transforme pour quelques instants, en haine raciale entre groupes. T* cherche non sans mal à contrôler la situation avant de passer parmi les personnes et de diviser les restes en parties égales. Ce qui se passe à la table pour la nourriture peut être transcendé dans quelconques situations de mauvaise redistribution de droits.

Pendant qu’on prépare une cigarette, S * demande à Sara de nous prendre en photo.

Il se regarde sur la photo, il a la barbe hirsute et la chemise ouverte parce que, pendant le dîner, les médecins qui passent au centre lui ont fait une injection. “that’s old black man”. Mais la fille est déjà en train de d’en aller. “ehi maaan where are you going, Have you already finished? I was not ready”. S * imite délibérément inflexion et slang de bad boy, comme il dit, et lors qu’il ironise il bégaye.

Aussi exceptionnel dans la danse que désastreux en sport, A*, est égyptien et danse comme un arabe.

Avec les bras ouverts à la moitie du buste, il remue le ventre, l’air languide et les yeux mi-clos. Il marque la mesure avec les tongs et va chercher une réponse chez B* qui, flexueux, joue le rôle du partenaire masculin.

La coutumière gaucherie en catalyse le caractère comique et bientôt la salle à manger se transforme en piste de danse.

Ils viennent, tous, même S* qui remue son plâtre de haut en bas tandis qu’il cherche à s’appuyer sur les béquilles, parce qu’il faut essayer d’être heureux maintenant, même avec un nœud à la gorge, même avec la peur de se noyer en pensant à l’après.


(La Partita del cuore est un événement sportif de charité transmis par la télévision italienne durant lequel, chaque année, l’équipe des chanteurs affronte une autre catégorie de célébrités).

*Les trois textes sont extraits d’un journal sur les jours passés à Canicarao. Futile et plutôt ennuyeux, il aurait pu avoir été écrit par un passant qui se serait arrêté quelques instants en dehors de la clôture.

Il ne prétend pas être une réflexion sur la question de l’immigration via la mer, mais seulement une description externe de scènes qui m’ont frappé esthétiquement et qui m’ont vu plus ou moins participe, même si c’est sans signification profonde ou explicite.

Plus proche d’un scénario, le texte voulait suppléer à notre inaptitude avec la caméra. On voudrait faire revivre, au moins en partie, la vie quotidienne, dans son déroulement réel, dans un centre d’accueil. C’est-à-dire ces lieux qui sont tous les jours médiatisés mais rarement décrits de l’intérieur.

Ne parlant pas français, je ne pouvais interagir activement qu’avec les anglophones et les garçons les plus sociables et les plus inclusifs.

A cet égard, j’ai appris que faits et sentiments parfois se communiquent sans traduction et que l’on peut surmonter « l’obstacle des mots ».

Outre que par pudeur, le texte était fragmenté et sanglotant comme sont fragmentées et secouées de sanglots les portions de la vie des femmes et des hommes qui sont bloqués dans ces frontières temporelles.

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