Migrations et mobilités européennes au Maroc : jeux et enjeux autour des frontières.

L’intervenante de la séance est Liza Terrazzoni. C’est une sociologue de l’EHESS qui s’intéresse plus particulièrement aux circulations migratoires en Méditerranée notamment du Nord vers le Sud. Son terrain s’intéresse aux expériences migratoires en lien avec l’activité entrepreneuriale. La littérature académique concernant ce phénomène est assez récente du fait de la prédominance de l’étude sur les migrations allant du Sud vers le Nord. Ce n’est que depuis quelques années que ces flux sont étudiés en contrepoids aux migrations de l’Afrique vers l’Europe. De manière connexe et dans le même objet d’étude, on peut se référer aux recherches sous la direction de Catherine Therrien sur « La question du « chez-soi » au Maroc : les représentations des migrants français confrontées aux points de vue des marocaines » qui questionne plus particulièrement la place des Français au Maroc perçus par les Marocains.

Son terrain a débuté en 2011 autour d’un axe précis, les français entrepreneurs travaillant au Maroc et plus particulièrement dans le triangle Marrakech-Agadir-Essaouira. La collecte des données a été fait sur la base d’entretiens à la fois informels et formels. Le choix du Maroc repose notamment sur le fait que c’est la 9e destination des français travaillant à l’étranger. C’est un phénomène exponentielle qui ne cesse de croître depuis les années 1990’.
Elle parvient à identifier plusieurs figures qui partagent quelques caractéristiques communes (esprit d’aventure, rupture avec les logiques coloniales et la volonté d’entreprendre) dans des secteurs à fort potentiel :

  • Secondarisation résidentielle (construction de maisons secondaires).
  • Réinvention de l’artisanat local.
  • Les services pour les européens.
  • L’hébergement touristique (le gros des troupes depuis les années 2000’).

Dans chacune des aires géographiques, les trois villes concentrent des secteurs particuliers (Essaouira pour l’artisanat, Marrakech pour l’hébergement touristique par exemple). Il faut également souligner que la plupart des trajectoires ne reposent pas sur le diplôme mais plutôt sur les compétences des entrepreneurs.
Juridiquement, la plupart des français travaillant au Maroc sont sous le régime du visa touristique. Ce dernier ne permet pas de travailler en tant que salarié et d’ouvrir un compte en banque devise marocaine. Généralement, ils parviennent à obtenir ces avantages à travers un titre de séjour, qui s’obtient, lui, par le mariage. Fiscalement, ces français adoptent des stratégies de contournements et de conseils en entre eux pour payer le moins d’impôt. Dans la même lignée, ils ne sont pas dans des logiques d’installation durable et pérenne mais plutôt d’enrichissement et de maximisation des profits au grès de leur trajectoire.

L’idée générale est que le paradigme transnational et les opportunités sont communes à la fois aux migrations entre le Sud vers le Nord mais également du Nord vers le Sud. Cela nous amène à ne pas réifier les migrations et les destinations de ces dernières. Ce que l’on observe également est que les classes moyennes françaises font « des bifurcations » (comme l’entend Claire Bidart). En s’intéressant à ces Français, on voit des changements importants dans la situation en France (chômage, divorce, retraite, un nouvel enfant etc…) qui amènent à motiver la migration. Autrement dit, face à la complexité de la situation en France, le Maroc semble être un eldorado et une opportunité de s’élever socialement. La migration est donc envisagée comme une alternative possible pour rebondir.

Les Français entrepreneurs installés au Maroc se montrent assez critique de la France et notamment la complexité de la vie quotidienne, des normes et des règles contraignantes allant de l’interdiction de fumer en public à la difficulté d’avoir un logement etc…. Ce désenchantement pointe l’affaiblissement des liens sociaux et de l’anomie progressif (plus de divorce et moins de mariage, par exemple) présentes dans la société française. Ils dénoncent finalement une bureaucratisation de la société française.
Malgré ces critiques, ils ne montrent pas pour autant des connaissances pointues sur la société marocaine. Il y’a tout un imaginaire qui rentre en compte notamment autour de l’exception marocaine (stabilité, espace multiculturel, tolérance, climat favorable et position sociale au début de la migration qui est aisé) qui est bien loin de la réalité sociale marocaine, caractérisé par une forte segmentation entre ces couches. La relation avec la société marocaine se cantonne exclusivement aux relations de travail et à quelques liens avec des marocains issus des classes supérieures. Ils se replient alors sur les connaissances françaises qui connaissent la même situation sociale. Les barrières linguistique et religieuse peuvent expliquer ce phénomène de microcosme communautaire. Cette perception de l’Ailleurs peut se retrouver notamment chez les migrants qui vont du Sud vers le Nord comme a pu le décrire A. Sayyad. Finalement, les raisons de la migration reposent sur l’horizon de dépassement des frontières géographiques et des positions sociales.

Finalement, la migration est considérée comme une opportunité de mobilité à la fois géographique et sociale. Tous ces migrants ont pour point commun d’entrer ni par le haut comme les expatriés, ni par le bas comme les migrants du Sud qui tentent d’atteindre les Etats du Nord. Ils pénètrent les sociétés africaines par la possession d’un capital ethnique positif mais aussi linguistique et économique. L’acte de migrer permet de briser le plafond de verre social et accéder à des rétributions que les membres de la classe moyenne française ne peuvent s’offrir de manière durable.

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