Algérie : Un mouvement qui s’appuie aussi sur des expériences

Pour illustrer la nécessaire prise en compte d’une certaine « épaisseur » historique dans des mouvements sociaux qui ont aussi un caractère imprévisible,l’article du Monde : A Kherrata, aux sources du soulèvement algérien est intéressant à plus d’un titre.

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A Kherrata, aux sources du soulèvement algérien

Partie d’une petite ville de Kabylie, en février, la contestation contre le système a essaimé dans tout le pays. A la manœuvre, trois jeunes, des militants, des associatifs…

Par Madjid Zerrouky Publié le 08 juin 2019 à 01h33 – Mis à jour le 08 juin 2019 à 10h35

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Manifestation à Béjaïa, en Kabylie (Algérie), le 5 avril. SOFIANE BAKOURI / HANS LUCAS

Cinq, six, sept… Il faut attendre le huitième kilomètre pour voir à nouveau la lumière et être bien certain que « El Ghoul » (« l’ogre »), comme on l’appelle ici, ne vous engloutira pas. Voies mal éclairées et mal ventilées, le plus long tunnel d’Afrique semble ne jamais se terminer.

S’il n’est pas le tronçon le plus agréable de la route qui relie Béjaïa à Kherrata, 65 kilomètres plus loin, c’est la promesse qu’on y est presque. Que cela en est bientôt fini de cette nationale 9, empruntée chaque jour par 25 000 véhicules, dont une moitié de poids lourds, cahotants ou freins sifflants, selon qu’ils montent ou descendent les monts des Babors. Le paysage a beau être spectaculaire, avec ses forêts de sapins, ses brumes et ses cîmes, apercevoir la silhouette de Kherrata, dès la sortie du tunnel, reste un soulagement.

Avec ses 40 000 habitants, cette ville montagneuse de Petite Kabylie, dans la wilaya (préfecture) de Béjaïa, est un autre monde. C’est d’ailleurs là, au milieu des pins, que le torrent de contestation qui balaie l’Algérie dans tous les sens depuis plus de trois mois a pris sa source.

Le 10 février, en début d’après-midi, Abdelaziz Bouteflika avait fait annoncer sa candidature à un cinquième mandat présidentiel par l’agence de presse officielle et la télévision publique. En réaction, des affiches avaient été placardées en ville et dans les villages environnants. « Nous appelons toute la population à assister à une marche pacifique contre le cinquième mandat et contre le système en place. Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent faire, sans réagir. » Rendez-vous était donné pour le 16 février.

« Pouvoir assassin »

A Béjaïa, qu’on appelle encore volontiers Bougie dans le coin, Abdenour Ziani n’a pas oublié cette date. Figure de la gauche associative et politique locale, il connaît la région mieux que quiconque et n’aurait franchement pas parié sur cet appel.

« J’étais un peu sceptique, avoue-t-il, en évoquant les échos qui lui parvenaient de la petite ville. Pourtant, le 16, un ami m’a appelé de là-bas en me disant qu’il y avait un monde fou. Je me souviens très bien de ses mots : “Je n’ai jamais vu ça” ». Ce matin-là, tous s’étaient levés. Et ils étaient des milliers à déferler dans les rues au cri de « pouvoir assassin ».

Une semaine plus tard, le 22 février, c’est la contagion nationale. Les milliers de marcheurs de Kherrata deviennent des millions d’Algériens descendus dans les rues des grandes villes pour s’opposer eux aussi à un cinquième mandat du vieux président. Entre ces deux dates, les images des rues de Kherrata ont fait le tour du pays via les réseaux sociaux. Les médias classiques, eux, s’étaient laissé surprendre, ne couvrant que de loin, sans s’arrêter vraiment sur cette manifestation qu’ils qualifiaient de « spontanée ».

On aurait pu en rester aussi à cette version officielle, mais en fin d’après-midi, au moment de se séparer, Ali Riah, membre du Rassemblement action jeunesse, un mouvement d’éducation populaire, change soudain de ton et glisse du français à l’arabe dialectal : « Pour résumer : au départ, il y a trois jeunes. Puis on s’est organisés… »

Six jours avant le début communément admis du hirak, ce « mouvement » qui défie le pouvoir en place, ce sont trois inconnus, encore gamins, vivant au fin fond de la Kabylie, qui auraient montré l’exemple et prouvé qu’il était possible de reprendre la rue et d’y crier des slogans hostiles au pouvoir.

« Et pourquoi pas une marche ? »

Tout se joue le soir du 10 février. Sonné par l’annonce de la candidature d’Abdelaziz Bouteflika, celui que nous appellerons « Hocine » sort, histoire de respirer un peu. Il vient d’entendre la décision du président de se représenter et franchement, il broie du noir. Trop, c’est trop. Pour passer sa colère, il appelle deux de ses copains qui le rejoignent. Tous trois partagent la même rage rentrée, doublée de honte d’en reprendre pour cinq ans avec un dirigeant malade qu’on ne voit même plus. « Il faut qu’on sorte. Que le système dégage. Pourquoi pas une marche ? », se demandent-ils entre eux.

Mais comment faire ? Ils se tournent alors vers les « grands frères », militants ou ex, syndicalistes ou associatifs. Eux savent. Les marches, ils en ont organisé, et pas qu’une fois : celles de la grande révolte kabyle de 2001, les manifestations contre la vie chère de 2011…

En fait, « tout le monde y pensait dans son coin. Mais il fallait que ce soit organisé, avec des banderoles, des mots d’ordre, se rappelle Ali Riah. Et pour ça, il fallait des gens pour les aider. Or la région a déjà été secouée par des révoltes en 2001, et les figures de l’époque sont toujours dans le secteur. Une réunion secrète a vite été organisée avec les jeunes, des anciens militants, des associatifs. C’est comme ça que l’histoire a commencé ».

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Ali Riah fut un des nombreux appuis à l’organisation du mouvement. Il fallait être méthodique, quadriller la ville. Des contacts sont noués dans tous les quartiers, avec les associations locales et dans les villages alentours.

Il y a aussi Karim Chadli, un enseignant, responsable national du Cnapeste, un syndicat autonome qui multiplie les bras de fer avec une administration déterminée à étouffer toute contestation dans l’éducation. Croisé en ville, un paquet de sujets du bac blanc sous le bras, il est intarissable sur l’histoire sociale de la région.

Cette fois, la peur n’arrêtera rien

L’avocat Bachir Haouali sera avec Karim Chadli un des orateurs du « 16 », lors de la prise de parole qui a ponctué la manifestation. Il nous emmène pour une virée en voiture vers les hauteurs qui surplombent la ville. L’occasion pour lui de décortiquer au scalpel l’état de la société algérienne après des décennies de régime autoritaire : « Les gens ont eu tellement peur, depuis des années… Tout semblait impossible. »

Mais cette fois, la peur n’arrêtera rien. « La manifestation a été préparée dans la clandestinité pendant quelques jours. Puis on est sortis. On s’est affichés. Les services de sécurité nous ont repérés, évidemment. Mais la machine était lancée », raconte Karim Chadli, l’enseignant, pour qui la réussite du mouvement tient à son organisation millimétrée. « Une commission était chargée de réguler la circulation ; une autre du cordon de sécurité ; une troisième de la sono… », ajoute Ali Riah. Le résultat va dépasser leurs espérances.

« Nous-mêmes avons été un peu surpris par le nombre de manifestants. Là, c’est comme si toute la société était dehors, un moment extraordinaire », se remémore Karim Chadli. « Cette révolution, je l’avais espérée. Alors le 16 février, c’était comme un rêve. Le peuple a brisé le mur du silence », ajoute Bachir Haouali, lyrique.

Cinq ans plus tôt, l’avocat avait caressé le projet fou de rallier Alger à pied pour protester contre le quatrième mandat de Bouteflika, mais il n’avait trouvé personne pour l’accompagner. « A l’époque, le type à qui le pouvoir fourguait un boulot à 4 centimes te répondait qu’il en avait besoin. On te disait : fais attention au DRS [les services de renseignements], à la sécurité militaire, aux mouchards… J’étais pourtant prêt à crever sur la route. » Mais à ce moment-là, il était seul.

Et tout à coup, il ne l’est plus. Comme si les quadragénaires retrouvaient ainsi une jeunesse un peu sacrifiée. « Mon adolescence est partie en fumée. On n’a pas vécu, on n’a pas été heureux. Qu’est-ce qu’on a connu ? Le terrorisme, l’état d’urgence. Puis on est entrés dans la vie adulte, à l’université. Et c’est là qu’est arrivé… je ne veux même pas prononcer son nom, ce guignol : Bouteflika », résumeBachir Haouali.

Berceau du nationalisme algérien

Sur les images que font défiler les militants sur leur portable, ou sur celles mises en ligne, un slogan retient l’attention. Repris, entonné, hurlé même, par des centaines de voix ce 16 février : « Le peuple veut la chute du régime ». Comme siKherrata avait aussi brûlé les étapes et s’était d’emblée positionnée en contestataire exigeante et ne transigeant pas. « Kherrata a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Cela a créé un vrai retentissement », comme un effet d’entraînement, résume Abdenour Ziani à Béjaïa.

Il faut dire que dans l’imaginaire collectif, la région occupe une place à part. C’est le berceau du nationalisme algérien, l’un des trois lieux emblématiques des massacres de mai 1945. Des milliers d’habitants y ont perdu la vie, dont des centaines ont été précipitées vivantes dans les gorges de Chaabet Lakhra, à quelques kilomètres de la cité, par les militaires français.

Dépositaire autoproclamé de la mémoire du pays, le pouvoir ne manquait pas, chaque année, d’honorer ces lieux comme il se doit. Ironie du sort : aujourd’hui, le mouvement antisystème a démarré là… Alors le 8 mai, la population a bien rendu hommage à ses morts, mais seule. Les officiels, eux, étaient interdits de séjour.

Car dans cette petite ville, la mémoire, douloureuse, se transmet de génération en génération. Ici, pas de« révolution du sourire », comme se nomment parfois les manifestants d’Alger pour souligner l’ambiance festive de certaines marches. Le 16 février, c’est avec des drapeaux noirs que les Kherratais ont défilé. « Chez nous, le chagrin est héréditaire. Nous avons une dette historique envers nos ancêtres. Ceux de 1945 et de 1954 [le début de la guerre d’Algérie]. Des anciens de 1988 [les émeutes d’octobre,lors de manifestations pour la fin du système de parti unique]. Ceux de 2001. Ce n’est pas une question de légitimité ou de fierté, mais de mémoire et de transmission, résume le syndicaliste. Mon propre père a marché le 16, c’était le vétéran de la manifestation. Il a vécu 1945 et 1954. Ma mère a beau l’avoir enguirlandé, vu son âge et son diabète, il n’a rien voulu savoir ! »

« Débats populaires sur la révolution en marche »

La génération du « 16 » a souvent en commun un même passé d’étudiant. Leurs années lycéennes bouclées, les meilleurs enfants de Kherrata prennent en effet la route en direction de Béjaïa et de sa cité universitaire. Et c’est là que ça se passe, encore et toujours. Là qu’ils font leurs premières classes politiques et syndicales. « Je rentrais rarement chez moi. C’est le week-end là-bas que tout s’animait, que l’on pratiquait des activités culturelles et politiques », se souvient Karim Chadli.

En ce printemps 2019, le campus de Targa Ouzemmour ne faillit d’ailleurs pas à sa réputation de ruche militante. Les concerts, les meetings et les manifs rythment les journées et les soirées du ramadan. Pour Abdenour Ziani, « la région de Béjaïa est un peu particulière. Avec ses traditions de lutte, ses syndicats, ses forces sociales. Ici, le monde associatif a son maillage et son dynamisme. Il vit en dehors des structures satellites du pouvoir », résume-t-il. Et c’est aussi ce qui a permis de lancer un mouvement.

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Khaled Zirem est l’un des animateurs du café littéraire de Béjaïa, apparu en décembre 2008. Onze ans plus tard, « on en compte une trentaine dans la région, en plus de ceux qui essaiment dans le pays », comptabilise-t-il. « Et ce, malgré la wilaya, la police, les services de sécurité, le DRS… Tous ces gens ont essayé de nous museler et de nous empêcher de nous réunir », raconteceluiqui donne ses rendez-vousà Béjaïa place du 1er-Novembre. « Le principe est de créer un espace de débat autonome, libre. Où l’on donne la chance au public de rencontrer des auteurs et inversement ».

Des auteurs, mais pas que. Le théâtre régional, un imposant édifice bâti à flanc de colline en 1936, accueille un cycle de « débats populaires sur la révolution en marche », et les cafés littéraires multiplient les rencontres avec des animateurs de la contestation, forces politiques, associatives…

« La société est en train de s’organiser. Et concrètement, c’est le mouvement associatif qui s’y colle. Les partis traditionnels, dont ceux implantés en Kabylie, n’ont plus de base militante. L’ère Bouteflika a fait énormément de dégâts. Il a tout acheté, tout soudoyé. Mais aujourd’hui, la rue a dépassé politiquement ses élites », résume-t-il. A Béjaïa, huit comités de quartiers ont vu le jour, qui multiplient ce type de rencontres pour se réapproprier l’espace public.

L’impatience commence à monter

Dans l’un de ces quartiers, la « Cité des 300 logements », un petit square fait office d’agora. « On peut pas rattraper le temps perdu, mais on peut arrêter de perdre du temps », proclame une banderole. Le temps, justement, est une question sensible. Devant l’intransigeance du haut commandement de l’armée, qui refuse pour l’instant une transition politique et que beaucoup soupçonnent de jouer la montre pour maintenir le système à flot, l’impatience commence à monter.

« Il faut voir tout ce qu’on a réalisé en quelques semaines. Une année dans l’histoire d’une nation, ce n’est rien. Ils ont bousillé le pays pendant soixante ans, relativise Khaled Zirem. On ne va pas le reconstruire en quatre semaines. Donnons le temps au temps. Mais il faut continuer à maintenir la pression par les manifestations et continuer de s’organiser. »

Abdenour Ziani, lui, est partisan d’une Assemblée constituante parce qu’à ses yeux, « c’est un mouvement horizontal, instructurable. Ce qu’il faut, c’est accompagner le soulèvement. Quant à la question de la représentativité, c’est d’abord au régime de faire le premier pas en acceptant une transition ».

Comment structurer le mouvement ? Comment lui désigner des représentants ? Vers quelle transition se diriger ? Les débats, parfois vifs, agitent le hirak sur fond d’un dégagisme aigü. La méfiance et la peur des infiltrations restent prégnantes, partout. Mais ce dégagisme exaspère aussi un peu les activistes de Kherrata, qui y voient un héritage empoisonné de décennies de dictature « qui ont appris aux gens à se bouffer entre eux ».

En définitive, Kherrata, la ville laboratoire qui a un temps d’avance sur le reste du pays, doit passer par les mêmes étapes que les autres régions. On n’efface pas plus vite ici qu’ailleurs les restes de l’histoire… En revanche, c’est bien là qu’un matin de février, « trois jeunes » ont décidé d’accélérer l’histoire.

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